Umberto Eco au paradis des bibliothèques

En hommage, un an après son départ, l’article publié dans The Conversation France.  Umberto, nous manque.

Umberto Eco au paradis des bibliothèques

1 mars 2016, 06:39 CET

Umberto Eco auf dem Blauen Sofa. Das Blaue Sofa / Club Bertelsmann / Flickr, CC BY

Nous sommes très nombreux à être affligés par la disparition d’Umberto Eco. Livres Hebdo lance un « Ciao Umberto Eco ! » « Lire Umberto Eco fait toujours du bien ! » titre Jean-Michel Zakhartchouk sur son blog. Le journal Le Monde cite son apologie du journalisme critique, et le présente comme « le plus lettré des rêveurs ».

Tout le monde salue son érudition, son humour, son alacrité. Nous restons sous le charme de sa verve italianisme, de sa rondeur joviale joliment exprimée dans ses réponses au questionnaire de Proust cuisiné par le maître Bernard Pivot.

Par contre sa relation fusionnelle avec les bibliothèques est moins mise en exergue alors qu’elle nous semble cardinale dans sa réflexion. Umberto Eco, expert en théorie du complot mais aussi bibliothécaire in petto, expose cette conjuration. « Si Dieu existait, il serait une bibliothèque » affirmait-il.

Dans une conférence donnée à Milan le 10 mars 1981 pour le 25e anniversaire de l’installation de la bibliothèque communale dans le palais Sormani, publiée sous le titre De Bibliotheca, il déclare « La bibliothèque doit avant tout être un immense cauchemar… »

Umberto Eco dans sa bibliothèque personnelle.

Borgès et Aristote

Il récidive dans Le Nom de la Rose (Grasset, 1982). Il décrit avec malice une bibliothèque cauchemardesque qui tue pour conserver ses livres les plus rares. Jorge Luis Borgès et Aristote sont les référents de ce polar médiéval. La Bibliothèque, labyrinthe physique et métaphysique, extermine tous les contrevenants à sa Règle. Le roman a fait l’objet d’une adaptation cinématographique de Jean-Jacques Annaud en 1986, laquelle amplifie encore son statut de best-seller mondial. Le miracle d’un casting et d’une scénographie inspirés – Sean Connery en Guillaume de Baskerville, Christian Slater en Adso de Melk tenté par la flamboyance du désir amoureux incarnée par Valentina Vargas en jeune paysanne ou Lucien Bodard en cardinal-légat du pape- concrétise l’imaginaire du lecteur et pousse le spectateur à la lecture. Les deux œuvres se complètent, se valorisent et présentent un kaléidoscope des facettes et des fantasmes engendrés par le mythe de la bibliothèque encyclopédique.

Umberto Eco à Apostrophes pour la sortie du Nom de la Rose.

Cela finit (ou cela continue) en un incendie grandiose. Allusion au Buisson ardent qui brûle sans jamais se consumer et par lequel Yahvé se révèle à Moïse ? Allusion à l’incendie de la bibliothèque universelle d’Alexandrie s’imposant comme une « scène primitive », une scène originelle traumatisante au sens freudien, marquant l’inconscient collectif des bibliothèques et des bibliothécaires et les écartelant à perpétuité entre les missions de conservation, de protection et de diffusion et d’accès universel aux collections qu’ils constituent ? Parabole de la genèse éruptive de tout savoir, de la fièvre créatrice ? Annonce prémonitoire d’un autodafé généralisé de la culture classique fomenté par la société de l’information immédiate et narrative ?

L’alchimie de la rencontre du sémioticien Eco et du cinéaste Annaud fabrique une espèce de pierre philosophale – réputée transformer un métal vil en métal précieux – où l’utopie, et non le verbe, se ferait chair.

Extrait du film de JJ Annaud.

On ne peut s’empêcher d’établir la relation avec Fahrenheit 451, roman de Ray Bradbury, (Ballantine books, 1953, Denoël, 1955), dystopie, à l’opposé de l’utopie, elle présente un monde cauchemardesque et détestable. Le livre y est un objet de haine sociétale car il perturbe l’anesthésie produite par la culture de masse. Là encore l’adaptation cinématographique de François Truffaut en 1966 avec Oskar Werner en pompier, Guy Montag et Julie Christie en Clarisse et Linda Montag, illustre magnifiquement le roman.

L’errance créative, Graal du chercheur ?

Plus profond encore, Umberto Eco dévoile le complot de la classification. Elle représente l’ordre de la bibliothèque et l’ordre pour la bibliothèque, et parfois le désordre voire le désarroi, pour le lecteur. Elle organise les connaissances et les enferme en même temps, les empêchant de communiquer entre elles. Les collections des bibliothèques se constituent entre la classification, organisation intellectuelle des connaissances présentant une vision du monde, et le classement, rangement des documents sur les rayonnages pour optimiser l’espace.

L’utilisateur doit apprendre à chercher, puis à trouver, sans l’aide ou la médiation d’un bibliothécaire. La navigation entre les travées de la bibliothèque, en magasin ou libre accès, comme sur le web apparaît comme le mode d’accès aux connaissances le plus facile et le plus intuitif. L’utopie serait donc de vouloir inventer une classification universelle à l’usage de tous. La réalité et le Graal seraient donc l’errance créative, la sérendipité, quelles qu’en soient les modalités pratiques.

L’ultime complot dénoncé mezza voce par Umberto Eco serait donc celui de Google et consorts. Il en exorcise les ramifications par la cérémonie laïque de ses obsèques. J’espère que ce bref papier en est l’humble écho.

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La bibliothèque miroir sociétal : esprit d’ouverture … ou ouverture d’esprit 2

Nous poursuivons notre réflexion à propos de l’ouverture des bibliothèques. Elles nous apparaissent comme un miroir, ni unique ni fidèle (mais quand même un peu)…des contradictions de la société face à la numérisation rapide de toutes les activités de la société. Les nombreuses réactions des utilisateurs, du monde académique et des professionnels, toujours très argumentées, nous révèlent que nous ne sommes pas vraiment d’accord ni sur la stratégie (comment ouvrir plus ?) ni sur la tactique (modalités pratiques). On y parle souvent de malentendu alors qu’il s’agirait plutôt de de malentendants.

Les réseaux et l’environnement numérique modifient, entre autres, les comportements des citoyens/usagers. Ils ont désormais la capacité de contourner les services qui ne leur conviennent pas. On pourrait développer les exemples en politique comme en économie. Les signaux émis par les non- bibliothécaires, en quelque sorte par la société civile, sont clairs et n’ont plus besoin du prétexte d’études et d’enquêtes préalables, qui apparaissent comme des réponses dilatoires. Les étudiants, mais pas seulement, réclament des bibliothèques plus ouvertes. Pas partout, pas en permanence mais quand même un peu plus.

Le monde académique, qui regroupe tous les métiers de la production et de la diffusion des savoirs, et pas seulement les bibliothécaires, est dépositaire de cette patate chaude de l’extension de l’ouverture et doit répondre à cette demande. Ceux qui freinent sur la demande d’extension des heures d’ouverture sont ceux qui ont freiné sur l’informatisation, sur l’accès aux ressources numériques, sur la voiture automobile, sur le train,  je n’ose pas dire sur le vote des femmes,  bon je le dis quand même. Le freinage face à l’adaptation, à l’innovation, à la prise de risque demeure un invariant. La prise d’initiative l’est heureusement aussi.

Si la tutelle de l’Etat reste indispensable pour toutes les institutions touchant à l’éducation, à la recherche, au patrimoine, à la mémoire, à la culture, il ne faut néanmoins pas tout attendre de lui. A ce titre, la réflexion et l’action d’un Denis Varloot (in : Du puits au robinet, BBF n°6, 1983) portée par une vision stratégique, pourrait encore nourrir notre réflexion.

D’une certaine manière, les intervenants du Thalys, en majorité anglo-saxons, démontrent aussi la nécessité d’action du citoyen en amont de l’Etat, dans un registre autrement plus dramatique.

Je ne prétends pas avoir raison. Je ne critique personne. Je vous propose simplement une analyse autre qui commande une stratégie autre.

Un débat de fond sur le sens de la bibliothèque doit avoir lieu. Les actuels protagonistes, dont les URFIST et l’enssib qui disposent des instruments pour constituer une plateforme de réflexion, doivent ouvrir ce débat et interpeller leurs contemporains.
Pour m’être déjà largement exprimé sur ce sujet, dans mes précédents articles sur ce blog ou dans le BBF, je ne me permets de reprendre que quelques termes de mon analyse.

Les différents modèles de bibliothèques sont complémentaires et les traiter séparément nuit à la compréhension de la situation. On pourrait comparer avec le commerce de distribution qui se décline en hyper-, super- et marché de proximité.

Le modèle économique de la bibliothèque est en question. Il dépend trop des subventions et pas assez de ses capacités d’auto-financement. Ce sont ses services qui rendent la bibliothèque attractive. La participation financière de l’usager est à repenser, tout comme celle des tutelles de proximité, à l’aune des services rendus. Une ville ou une université sans bibliothèque largement ouverte peut-elle prétendre à son statut ?

Le modèle sociétal de la bibliothèque est en question. Elle peine à garder ses lecteurs et à conquérir de nouvelles CSP (catégories socio-professionnelles) malgré l’adaptation de ses offres de services. L’extension des heures d’ouverture serait une première réponse.

Le modèle conceptuel de la bibliothèque tel que vu par ses professionnels est en question. Les réponses technico-scientifiques de l’INIST, de l’ABES, de Couperin (qui devraient fusionner) et par la BNF ne constituent qu’une partie de la réponse. Toutes ces institutions courront toujours après l’innovation de la libre entreprise. Constituer un OCLC au niveau européen permettrait sans doute de moins se faire distancer et de nouer des dialogues que la faiblesse d’interlocuteurs dispersés ne permet pas. La BSN est intéressante par la mutualisation d’une vision stratégique qu’elle s’efforce de donner mais sans impulsion politique forte la prescription des experts reste théorique. Elle ne vaudra que si en amont elle peut s’appuyer sur des entrepreneurs. Les bibliothèques disposent d’un immense champ d’action en tant que plateforme collaborative. Couperin en est un bel exemple. Revues.org et le CCSd devraient l’être. Un système unique de réponse au lecteur serait une action utile. Le manque de recherche sur le modèle « bibliothèque » n’incite pas les professionnels à le questionner, à chercher à le renouveler et à prendre des risques. D’une certaine façon, les expos de la BNF restent de ces événements, un peu trop rares, donnant du sens aux bibliothèques.

Le modèle de gestion des ressources humaines est en question. Il faut s’ouvrir à l’emploi étudiant pour valoriser le rôle des professionnels, des magasiniers aux conservateurs. Les tutelles de proximité pourraient s’avérer réceptive si les bibliothèques proposent une première expérience de travail aux jeunes. Il faudrait plus faire confiance aux personnels et négocier directement avec eux car étant en contact direct avec leurs publics, ils ont une conscience aigüe des enjeux.

Enfin, et ceci nous dépasse un peu, le statut sclérosé de la fonction publique favorise tous les conformismes et n’encourage guère à la prise d’initiative. L’Etat semble craindre le supposé pouvoir des créateurs, des éclaireurs, malgré un discours du bottom-up. Traduit-il une espèce de désarroi impuissant ? La pratique du top-down perdure pour sécuriser ses investissements. Tous les partenaires, publics et privés de l’Etat semblent atteints par cette peste de la demande d’assistance alors que le vaccin existe, celui de l’initiative. Tous demandent l’intervention de l’Etat pour préserver leurs avantages au lieu de repenser eux-mêmes leur filière vers la qualité. Pourtant la garantie de l’emploi et les protections statutaires, côté FP, devraient favoriser certaines audaces. Je dis cela sans illusion, tant la réforme de la Fonction Publique et des politiques publiques semble une baleine blanche.

Alors, sans dramatiser, il serait temps, à notre modeste niveau de citoyen, salarié de l’Etat ou du secteur privé, de passer à l’action. Ce qui est vrai pour les bibliothèques est transférable à l’école, à l’université mais aussi à l’entreprise. Sinon nous participerons à ou serons témoins passifs de la lente et douloureuse décadence de nos modèles obsolètes, alors qu’ils sont parfaitement adaptables.

If you want it, do it.

Voir aussi l’article : Ouvrons les bibliothèques et repensons-les    in :  The Conversation France , 8 oct. 2015 

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Esprit d’ouverture…ou…ouverture d’esprit

Les rapports de l’Inspection générale des bibliothèques, de Georges Perrin en 2008 et de Dominique Arot en 2012, L’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques : progrès et obstacles, recommandant l’extension des horaires et la refonte de la conception du métier, la récente pétition Ouvrons + les bibliothèques ont remis à l’ordre du jour la lancinante question de l’extension des horaires des bibliothèques. A l’inverse on sent bien que certaines organisations freinent en multipliant les préalables (enquêtes, statuts des personnels, compensations en salaires ou en primes, etc.) qui renvoient toute initiative aux calendes grecques. Or l’extension des ouvertures nécessite avant tout l’esprit d’entreprise et la capacité de négociation avec les tutelles directes, et non pas avec le ministère. Penser global et agir local, selon les besoins réels des usagers.

Les bibliothèques ont développé des trésors de créativité pragmatique pour renouveler leurs offres de services. Mais leurs publics demandent en priorité ce qu’elles ne leur donnent pas, l’extension des horaires d’ouverture. Les piscines, les théâtres, les cinés, les musées, les hôpitaux, les pharmacies, les aéroports, les gares, etc. sont ouverts. Les publics demandent des bibliothèques de garde comme il y a des pharmacies de garde, si l’on considère que les bibliothèques sont indispensables au développement humain, à la démocratie citoyenne et à la formation des jeunes de toute origine sociale. Les bibliothèques et les bibliothécaires, consciemment ou non, sentent bien que leur institution comme leur métier sont soumis à la destruction créatrice décrite par Joseph Schumpeter. Ce petit monde en danger veut en même temps garder son âme et sa mission citoyenne et c’est à son honneur. Bien plus que ne le croient les responsables, les personnels sont prêts à passer outre un système sclérosé par les statuts et la défense des avantages acquis. L’extension des horaires donne du sens et fait société. Elle crée une situation nouvelle et un rapport de force différent, qui contraindraient les tutelles, sous la pression des publics électeurs, à réviser vers la hausse leurs financements. Pensons, au passage, au contrat gagnant/gagnant que représente l’emploi des jeunes, si l’on manque de personnel. Des responsables de BU – BU Santé Nantes : 9h à 23h30 dimanche, 104,5 h /semaine, BU Télécom ParisTech : Institut Mines-Télécom 9h à 23h30 dimanche et 101,5 h/semaine, BU Santé Lyon 1 : 13h à 18h dimanche, 86h/semaine, BU Santé Bobigny Paris 13 Nord : 9h à 18h dimanche, 85h/semaine, BU Cochin Paris Descartes : 12h à 19h dimanche et 83,5 h/semaine, BNU Strasbourg : 14h à 22h dimanche, 80 h/ semaine, BU pluridisciplinaire Saint-Jean d’Angely Nice Sophia Antipolis : 10h à 20h dimanche et 80 h/semaine – et de BM Ouvrir plus , ouvrir mieux chacun à sa manière, ont compris tout cela. Refuser de s’en inspirer est une erreur de stratégie. La bibliothèque n’est pas un service administratif mais un lieu de vie et à ce titre doit être gérée en conséquence.

Deux ouvrages collectifs, quasi des manuels, viennent fort à propos compléter notre réflexion et surtout baliser les pistes possibles d’action. Voir aussi l’article Ouvrir pour faire société : la bibliothèque reprogrammée

Ouvrir plus, Ouvrir mieux : un défi pour les bibliothèques, publié aux Presses de l’enssib, sous la direction de Georges Perrin, IGB honoraire et auteur du rapport de 2008, pose d’emblée sa problématique. Comment adapter la bibliothèque, municipale ou universitaire, à la nouvelle donne ? Car ouvrir plus ce n’est pas seulement augmenter les horaires d’ouverture mais s’ouvrir plus aux nouvelles pratiques sociétales induites par l’évolution technologique ou imposées par l’évolution socio-économique.

Au final cet ouvrage répond parfaitement aux objectifs de la collection : boîte à outils mais aussi boîte à idées. Agréable à lire, c’est un guide pratique et éclairé pour tout bibliothécaire confirmé.

Ouvrir grand la médiathèque : faire évoluer les horaires d’ouverture, publié par l’ABF, en partenariat avec le Ministère de la Culture et de la Communication, et dirigé par Françoise Muller et Marine Rigeade, focalise sur les bibliothèques de lecture publique. La bibliothèque est devenue un espace polyvalent de loisir et de culture, passerelle entre l’espace privé du domicile et l’espace partagé et public du lieu de travail, espace aussi de brassage voire de métissage social. Cela dit le titre annonce bien la couleur, surtout à l’aune avouée du retard français. Ouvrir grand signifie-t-il ouvrir plus ? Le sujet est-il de multiplier les nouveaux services à caractère sociétal ou d’étendre les horaires d’ouverture ?

Au final, ce kaléidoscope fourmille d’exemples et de renseignements pratiques. Il répond à beaucoup d’interrogations et suscitera sans aucun doute beaucoup d’initiatives. Il permet d’appréhender autant la diversité des terroirs que l’invariance des problématiques. Il fonctionne comme un champ à idées où les bibliothécaires butineurs pourraient faire leur miel. Cette bibliothéconomie factuelle, inspirée peut-être sans le savoir de l’EBM (evidence based medecine), nous semble féconde.

 Ces 2 ouvrages méritent vraiment la lecture. Ils éclairent de l’intérieur les termes d’un débat dans lequel les bibliothécaires semblent s’engagent à reculons. Différents dans leur style, facture universitaire vs facture pratique, ils s’avèrent complémentaires, comme l’avers et le revers d’une même pièce de monnaie. Ils démontrent une fois de plus qu’il n’y a qu’un seul métier de bibliothécaire, dédié à la transmission des savoirs et aux services sociétaux à tous les publics. La bibliothèque, lieu massif de brassage social et citoyen, favorisera son financement par les politiques. On pourrait encourager l’enssib à favoriser plus de projets de recherche traitant de l’interaction entre le numérique, les nouveaux services et l’extension des horaires, dans une logique de développement des humanités numériques. La notoriété de la bibliothèque passe aussi par leur reconnaissance en tant que sujet de recherche.

L’étonnante plasticité de la bibliothèque et des bibliothécaires dans leur capacité à intégrer l’évolution numérique nous font espérer que l’esprit d’ouverture mènera à l’ouverture d’esprit pour l’ensemble de notre communauté. L’ouverture c’est la vie et c‘est donc l’avenir !

NB : critique complète des 2 ouvrages in : BBF n°6, 2015, pp. 164-167

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Laïcité. Une manière de vivre, une manière d’être…

Un principe fondateur

La laïcité se définit comme la séparation des religions et de l’Etat et donc comme la garantie de l’impartialité et de la neutralité de l’Etat. A ce titre l’état garantit la liberté de culte et la liberté de conscience. La laïcité apparaît donc comme l’un des piliers de la démocratie – le pouvoir du peuple-, de la République – le mode d’organisation du pouvoir du peuple – et est constitutive de la qualité de citoyen – individu membre du peuple. Elle apparaît, avec la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, comme l’une des références matricielles de la République.

Une lutte permanente

Elle est le récit d’une lutte permanente, illustrée par l’affaire Calas (1765), par l’Encyclopédie et les Lumières, par la Révolution Française, par la loi de séparation des églises et de l’Etat (1905) mais aussi plus récemment par une floraison d’ajustements (rapports Baroin, Stasi, Rossinot, Machelon) débouchant en 2007 sur la création d’un Observatoire de la laïcité et en 2013 sur une Charte de la laïcité à l’école.

L’école constitutive de la laïcité

La République a toujours considéré l’école comme l’une des institutions constitutives de la laïcité et donc constitutive du « vivre ensemble », de la capacité de « faire société » et de l’égalité homme/femme. La principale fédération de parents d’élèves, la FCPE, s’inscrit dans cette logique, exposée dans son projet éducatif L’enfant, l’école, la société adopté en 2011. Sans vouloir réduire l’école à une formule, elle doit apprendre à apprendre, apprendre à comprendre pour faire en sorte que l’élève devienne un citoyen responsable dans une république démocratique. A un moment où le numérique via les réseaux sociaux et la publication en ligne comme les blogs, permet au citoyen de redevenir ce qu’Aristote considérait comme faisant partie de sa nature, un animal politique.

Malgré les signaux d’alarme déclenchés dans le programme international pour le suivi des acquis des élèves, PISA de l’OCDE, les marges d’initiative restent limitées, l’école étant corsetée dans une toile d’injonctions administratives.

Ecole et fracture numérique

L’école prospère dans une architecture trop tubulaire, chaque tube représentant une discipline étanche au tube voisin. Le principe reste le primat du disciplinaire sur l’interdisciplinaire, du savoir sur le savoir-faire, voire sur le savoir-être. Pour illustrer par une comparaison, c’est l’orgue vs l’orchestre symphonique. Ça fait toujours de la musique mais d’un côté on est dans un exercice solitaire et de l’autre on est dans une équipe avec un chef d’orchestre. La réforme des collèges 2016 contribuera sans doute à ouvrir le jeu si elle est appliquée. A entendre les protestations le doute peut persister. A suivre…

L’irruption massive des ressources en ligne et du numérique, souvent plus facilement maniées par les digital natives (en français natif numérique ou numéricain ou digiborigène) que par leurs enseignants, bouleversent les lignes sans pour autant répondre à l’interrogation sur le sens adressée depuis l’Antiquité par les élèves à leurs maîtres. La sanctuarisation de l’école n’a paradoxalement du sens que si elle est ouverte au monde.

Enfin les programmes scolaires, L’enfer des programmes scolaires selon la formule du journal Le Monde, article de Maryline Baumard du 5/09/2013, laissent peu d’initiatives aux enseignants alors qu’ils pourraient être déclinés dans le projet d’établissement de chaque école.

Penser global, agir local ou le passage du cuit au cru

Dans ce contexte complexe, comment passer du penser global à l’agir local ? Nous reprenons ici quelques propositions faites par les parents FCPE pour le projet d’établissement du lycée Arago de Perpignan et s’inscrivant fortement dans la démarche de laïcité.

Faire voter les élèves sur des thématiques contemporaines (pas plus d’une dizaine), définies préalablement par les enseignants et traitées par eux dans le cadre de conférences-débats, pour construire les liens entre les disciplines et aider les élèves à comprendre les enjeux complexes du monde contemporain selon la méthodologie de la chaine de télévision Arte Le Dessous des Cartes . Le développement de l’interdisciplinarité et le développement des humanités numériques associant les LASHS (Lettres, Arts, Sciences Humaines et Sociales) et l’informatique favoriserait au passage la valorisation de la filière L, en attendant un éventuel futur bac homonyme

Traiter de la zététique, l’art du doute . Ce thème a été traité sur France Inter émission « 3D le journal » et dans le Monde Campus l’Université de Grenoble réhabilite l’art du doute.

Concevoir une action de formation visant à la construction par chaque élève de son espace personnel de connaissance citoyenne, par la combinaison de l’apprentissage des technologies web 2.0 (outil de mémorisation, gestion des références, publication de contenu, travail collaboratif), de la maîtrise de la culture informationnelle et du décryptage du contenu informatif des médias sur tout support, en faisant travailler ensemble des ressources locales qui ne se rencontrent guère. Pour l’exemple de Perpignan, cela concernerait le CDI, la BM, la BU, la presse écrite et audiovisuelle mais aussi d’autres institutions culturelles comme, l‘Institut Jean Vigo, le festival Visa pour l’image, le conservatoire de musique, le théâtre de l’Archipel ou le musée Hyacinthe Rigaud et des enseignants du lycée Arago, de l’UPVD, des chercheurs et ingénieurs de laboratoires publics ou privés.
L’élève passerait ainsi d’une culture du cuit où il récite le cours du prof à une culture du cru où il doit apprendre à chercher lui-même les sources, pointées par les enseignants.

En conclusion,

Au-delà des grands principes, la laïcité reste une forme de lutte, une démarche intellectuelle, individuelle interactive, celle d’un citoyen d’aujourd’hui, ouvert et tolérant, comme il est apparu dans la manifestation du 11 janvier. Une manière de vivre, une manière d’être…

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Assises de l’école et de ses partenaires pour les valeurs de la République

Le ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement supérieur et de la recherche a lancé les Assises de l’école et de ses partenaires pour les valeurs de la République

Des arguments parallèles qui ne se rencontrent jamais

Ayant eu l’honneur de participer, en tant que parent d’élève FCPE, aux assises départementales 66, je vous en livre mon compte-rendu. Les interventions furent toutes intéressantes, nourries par l’expérience et les pratiques professionnelles de chacun. Le propos introductif, mené par un universitaire, orienté « sociologie politique/analyse sociétale » des valeurs de la République, était bien trempé dans l’encre des hussards noirs. Mais par la suite il ne s’est pas emparé de l’animation du débat. Un clip de rap réalisé par un enseignant et un rappeur connu avec des élèves en difficulté d’un collège et 2 personnes en charge l’une des rythmes scolaires et l’autre du périscolaire m’ont semblé réalistes, mais critiqués par certains participants et par l’animateur – l’école est-elle un lieu pour le rap ? Chaque intervenant s’est positionné sur ses lignes de principe, cordialement parallèles et ne se rencontrant donc jamais. Un gentil dialogue de sourd qui me fait penser que nos beaux arguments FCPE ne furent guère captés.

Corps flottants

Sur le fond, on pourrait s’interroger sur l’efficience d’un tel débat. 200 personnes dans la salle, ce qui est significatif, mais pour la plupart des enseignants en retraite. La diversité de la société française n’était pas au rendez-vous. L’Etat se donne bonne conscience dans une opération de communication prescrite top/down. Le sujet même du débat, les valeurs de la République, est simplifié et reformulé en laïcité. En l’absence de définition préalable le thème navigue, tels des corps flottants dans le vitré de l’œil, entre les notions de civilité, de citoyenneté, d’identité, de mixité sociale, de discipline scolaire. Pas facile de sortir du débat avec des idées plus claires.

Conformisme

L’introduction, en langue administrative, de la préfète et la conclusion, en langue académique, du DASEN, incitent chacun à jouer son habituelle partition. Les intervenants, sélectionnés en tant qu’institutionnels, restent prisonniers par conformisme ou par autocensure, de ce schéma imposé. Seul l’universitaire y déroge (un peu, en rappelant au passage son statut) mais se garde bien de prendre la main. Dans ces conditions, les mécanismes de dialogue entre l’Etat et ses citoyens ne peuvent être opératoires. Il n’est qu’à voir certaines enquêtes d’utilité publique débouchant sur un conflit. Si l’école reste l’icône centrale, le rôle des parents est encalminé à la périphérie dans toutes les interventions. Comme si les parents n’étaient pas autant porteurs d’éducation et de citoyenneté, à défaut de laïcité. La question des religions reste un quasi non-dit, pourtant bien présent dans les esprits. Ah ! ce dolosif, presque sulpicien « et pourtant nous les avons éduqués » d’un instit à la retraite, qui tomba dans un silence coupable.

Fracture numérique

Les questions de la salle révèlent le rêve nostalgique d’une jeunesse sensée être obéissante et disciplinée, comme à l’âge d’or de la 3ème République. Je fus surpris de constater que certains intervenants adhéraient relativement à ce phantasme. Ainsi ces diables d’élèves seraient incivils ! Ils utiliseraient leurs portables, smartphones comme PC, à tort et à travers ! Etrange dans une Région qui finance un PC pour chaque lycéen. A aucun moment les questions sur l’intégration de la culture numérique dans la pédagogie et sur son rôle d’agent propagateur d’une culture laïque ne sont posées. Les humanités numériques, c’est-à-dire le mariage de l’informatique et des sciences humaines et sociales, sont une terra incognita ! Je les ai donc posées, mais sans écho. Il y a là un gouffre, la fameuse fracture numérique, entre les élèves et les enseignants mais aussi entre l’école française et celle des autres économies avancées, américaines comme européennes. La FCPE a encore bien du travail sur la planche si elle veut acculturer la pratique effective de l’élève comme centre de l’école. Pour le moment c’est l’école qui est au centre de l’école.

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Je suis Charlie ou le cri de la nation citoyenne

Les assassinats multiples au journal Charlie Hebdo et au supermarché casher de la porte de Vincennes, la liquidation des meurtriers et les impressionnantes manifestations du dimanche 11 janvier 2015 ont été largement commentés et analysés dans les médias de votre choix. Mais au-delà de la fureur médiatique et de l’émotion légitime, essayons d’interpréter de manière plus distanciée ces événements, d’en recueillir la substantifique moelle.

La France n’est pas un pays du désastre, comme certains épisodes de son histoire pourraient l’indiquer. Elle n’est pas non plus un pays déclinant comme on se plaît à le seriner. Elle est une nation vivante qui fonde ses racines dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte fondateur de la Révolution française, sous la double inspiration anglaise (Habeas corpus et Bill of Rights) et américaine (Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique), déclaration devenue une composante du patrimoine de l’humanité.

La nation France dans l’immensité des manifestations confirme ainsi la devise de la République – Liberté Egalité Fraternité – drapée dans son tableau tricolore, comme matrice de sa diversité, de sa volonté de pérennité et finalement de son sens. A consulter les bibliographies, la saga des révolutions françaises (1789, 1830, 1848, 1871, 1940, 1944, 1968, …) reste un fleuve sans fin d’inspiration pour la mère des arts des armes et des lois. et sans doute pour le reste du monde. Un seul exemple la trilogie cinématographique Trois Couleurs–Bleu-Blanc-Rouge- de Krzysztof Kieslowski.

Elle signifie à tous les gouvernants élus et à toute la technostructure politico-administrative qui les assiste, d’appliquer enfin cette devise, dont la pratique actuelle de notre République est pour le moment assez éloignée.

La Liberté, sous toutes les déclinaisons des libertés individuelles et collectives, à l’ère de l’ubiquité numérique et du village planétaire, fait du citoyen un acteur de la démocratie. Mais le temps immédiat de l’émotion empêche ou brouille le temps long de la réflexion. Mais la liberté économique aliène des millions de personnes en sous-emploi ou au chômage. Mais l’absence soit d’accès soit de réussite dans la formation initiale ou continue renforce les dictatures politiques et sociétales.

L‘Egalité, égalité de droits devant la loi, égalité des chances dans la vie sociale, égalité des personnes face à l’antisémitisme et au racisme est-péniblement assurée même dans les pays les plus démocratiques. Selon l’indice de démocratie la France se trouve 24ème sur 167

La Fraternité exprime la solidarité entre les membres d’un corps social, le respect de la personne humaine, le dialogue entre les personnes de différentes origines et de différentes religions. Elle rejette la loi du talion et le recours à la force et prône le partage équitable des biens produits.

Vaste programme ou lourde tâche aurait dit le Général que d’appliquer la devise de notre République. La logique numérique oblige à la reprogrammation de tous nos logiciels à commencer par celui de notre état démocratique. Ceci n’est une affaire ni de droite ni de gauche mais de simple bonne compréhension de la démocratie.

Le pays de Rabelais –tiens se souviendrait-il dans: Gargantua « Mieulx est de ris que de larmes escripre, Pour ce que rire est le propre de l’homme. », de Montaigne –tiens aurait-il entendu à la radio ou lu Un été avec Montaigne d’Antoine Compagnon ? , de Voltaire – tiens se souviendrait-il d’avoir étudié en classe le Traité sur la tolérance ? – réclame l’application des principes fondateurs de la République.

Puisse-t-il être entendu !

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Bibliothèques. Evolution ? Révolution ?

Cet article est une version amendée déjà publiée  in : Bibliothèque(s) n°77, dec. 2014, p.68

Le croisement de 2 dépêches les plus lues dans Livres Hebdo du 23/08/2014 m’a inspiré cette réflexion sur l’avenir des bibliothèques.

D’un côté Jacques Attali, dans le billet Amazon et après ?  paru sur son blog fustige la vision rétrograde des gens du livre qui ont transformé le projet de TGB (Très Grande Bibliothèque) numérique en une BNF (Bibliothèque nationale de France)  antédiluvienne et mal commode. Sa vision de l’évolution de notre monde, dont celui du petit monde de l’édition en France, est toujours stimulante. Mais au-delà de la charge, un poil injuste et un poil auto-glorificatrice, contre une certaine BNF, on regrettera l’impasse sur le rôle politique de la bibliothèque dans la transmission des savoirs, dans la publication en Accès ouvert (Open Acess) , dans la formation des élèves et des étudiants et dans l’accès universel à des ressources documentaires neutres et pluralistes sur tout support. Le billet Quels changements pour les BU quand l’OA primera ? sur le blog Marlene’s Corner est éclairant. La réussite de Couperin comme instrument de maîtrise des ressources numériques de même que les bibliothèques lauréates du Grand Prix LivresHebdo des bibliothèques francophones resteraient-elles inconnues des décideurs ? Etrange paradoxe : la partie de l’élite académique qui voulait tant « sa » bibliothèque, privatisant ainsi un bien par essence public, est sans doute la même qui reste scotchée au cours magistral, qui préfère la culture du cuit à celle du cru, qui se rue sur un numérique mal maîtrisé où la bibliothèque n’aurait plus qu’une place résiduelle, façon CDI. Sur le fond, on pourrait penser que l’appropriation de la bibliothèque par le peuple, politique suivie avec une constance cahotante depuis 1945, en a fait une institution obsolète pour cette élite qui estime, péremptoire, que tout est sur le net.

De l’autre,  la colère des bibliothécaires français participant à Lyon au 80ème  congrès mondial de l’IFLA,  orphelins de leurs (trop ?) nombreux ministres de tutelle (culture, éducation nationale, enseignement supérieur et recherche) apparaît, en termes de savoir-vivre institutionnel, légitime. Mais elle révèle aussi, que malgré leur capacité individuelle d’adaptation, les bibliothécaires, comme d’ailleurs les enseignants, restent collectivement encore trop dans l’attente, voire dans l’ombre, d’une prescription de l’Etat, des collectivités ou même des syndicats, prescriptions qu’ils n’hésiteront pas le cas échéant à contester. Or c’est la prescription des usagers, qui doit guider leur action. Les usagers demandent des services ouverts, permanents, rapides, interactifs et souriants. Ils sont des consommateurs indifférents à nos boites noires et à nos capacités d’ingénieurs mais sensibles à l’estime que nous leur devons à travers la qualité des services rendus. Les bibliothécaires doivent anticiper une hypothétique réforme de l’Etat qui n’aura pas à l’évidence la bibliothèque comme centre d’intérêt premier et donner un libre cours bien plus grand à leur capacité d’initiative qui est sans doute l’une des formes que prend la liberté d’entreprendre dans la fonction publique. Sinon la contrainte est devant nous, ce passage au numérique, si difficile à franchir pour le monde de la presse papier.

Mon article Ouvrir pour faire société : la bibliothèque reprogrammée, dont le titre est inspiré par l’article The library reboot (le redémarrage de la bibliothèque) de Richard Monastersky in : Nature du 27/03/2013,  développait le rôle éminent de la bibliothèque comme institution pilier dans la société démocratique de l’information à l’ère du numérique. Il insistait sur l’extension des horaires samedi et dimanche et au moins 70h par semaine comme premier pas d’une reconquête de publics disparus ou orphelins. Depuis, l’annonce de l’ouverture des musées 7 jours sur 7  a confirme la permanence de l’actualité de cette question.

La campagne en faveur d’une ouverture la plus large possible des bibliothèques, là où c’est utile, doit se poursuivre et ne point tomber dans les oubliettes du conformisme de l’obstacle insurmontable que représenterait la règlementation administrative. NDLR Au moment où  j’écrivais, en ce 30/12/2014, la BU Saint Jean d’Angely de l’Université Nice Sophia Antipolis était ouverte et pleine à craquer. Ouvrir plus largement, et ceci vaut pour toutes les institutions culturelles, est un acte citoyen, éminemment politique au sens le plus noble et le plus désintéressé du terme. Il s’inscrit dans une démarche sociétale de la réussite par l’accès à une information neutre et pluraliste, le premier acte des bibliothécaires pour contribuer au redressement des classements PISA et des analyses de l’OCDE.

Il ne faut donc pas en rester là. Ouvrir n’a pas de sens que pour faire société. Le bibliothécaire doit fendre l’armure et s’affirmer dans son rôle de médiateur, de décodeur, de décrypteur de cette culture informationnelle constitutive de la citoyenneté à l’ère du numérique. La pédagogie de l’école ne saurait se contenter d’accepter des compétences en recherche d’information réduites à la capacité de navigation sur Google ou sur Wikipédia alors qu’une information fiable se construit sur la diversité des sources. La corrélation entre bibliothèque et réussite des études en formation initiale comme continue, est documentée . Pour autant la bibliothèque n’est pas citée comme soutien des rythmes scolaires, alors que cela semblerait couler des source.

Une réforme pertinente des statuts de la fonction publique consisterait au regroupement des métiers de la production et de la transmission des savoirs en un écosystème établissant les passerelles pour permettre des parcours professionnels diversifiés. L’irruption des réseaux sociaux comme vecteurs d’échange, les cours en ligne, le développement de la pédagogie inverse transforment l’enseignant en chef d’orchestre de la structuration de connaissances moissonnées dans tous les champs et en explorateur des friches de ses élèves : la culture du cru (ndlr : où l’on mène sa propre recherche en sauvage) pointée par le rapport d’André Miquel (ndlr : uniquement disponible sur papier…dans toute bonne bibliothèque) gagne enfin sur la culture du cuit (ndlr : où l’on répète le cours du prof en conformiste civilisé). Cela implique de repenser les systèmes de formation initiale et continue de tous les protagonistes, enfermés dans des pratiques endogames. Enfin la reconnaissance des « sciences de l’information et des bibliothèques » comme discipline éligible au doctorat, permettrait de donner un cadre scientifique à la culture informationnelle.

Une autre piste serait que tous les types de bibliothèques fassent enfin réseau sociétal pour que la coopération ne se résume pas à l’incantation de bonnes paroles,  à une communauté réduite aux caquets. Cela semble possible à considérer l’exemple du consortium Couperin réseau de négociation et d’expertise des ressources documentaires électriques, regroupant plus de 200 universités, grandes écoles et organismes de recherche.

A ce point de notre réflexion il nous faut pointer un des trous noirs de l’exception culturelle française. Les ressources humaines et budgétaires des bibliothèques restent, d’une manière constante en France, inférieures de 1 à 3 ou 5 à celles des pays nord-européens, situation connue et décrite dans de nombreux rapports, du rapport Miquel sur les BU cité plus haut, en passant par le rapport BU le temps de mutations  ou La réforme des universités : le temps des défis du sénateur Jean-Philippe Lachenaud et d’une manière plus globale les très pertinents Etudes et rapports de l’Inspection générale des bibliothèques.  La subvention publique peut-elle encore raisonnablement monopoliser les financements ? La gratuité par nature peu valorisante reste en plus un système de transfert du pauvre vers le riche. Les personnes disposant de pouvoir d’achat garderont toujours la capacité à payer un droit d’entrée finançant ainsi l’exemption des plus modestes. Le refus de l’augmentation raisonnable des droits d’étudiants, régi par les mêmes préjugés idéologiques obsolètes, empêchent les universités d’aller jusqu’au bout de leur mue pédagogique. Elles sont ainsi empêchées de lutter à fond contre l’échec et d’aider les étudiants en déficit de formation et/ou de ressources.

Il faut aussi avoir le courage d’ouvrir le débat sur le modèle économique et la gratuité de tous les produits culturels. La bibliothèque est la confluence d’exigences contradictoires. La modification des pratiques des usagers et des modes de signalement, d’accès et de diffusion des ressources documentaires se heurte parfois à l’appropriation, voire la privatisation au bénéfice exclusif d’un groupe social, d’un équipement public. La remarque de Jacques Attali fait sens. Par exemple, les usagers traditionnels, chercheurs en tête, ont obtenu l’annulation de la rénovation de la New York Public Library. Les étudiants de l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) exigent un accès prioritaire à la BULAC (Bibliothèque universitaire de langues et civilisations) par rapport aux autres institutions universitaires qui la cofinancent. A l’inverse d’autres usagers se révoltent. Save your library ou The Library Campaign illustrent un phénomène typiquement américain qui se retrouve en Grande-Bretagne  voices for the library mais qui ne trouve pas (encore ?) son équivalent en France. A quand des bonnets rouges pour les bibliothèques ?

La pétition The Cost oh Knoxledge (le coût du savoir) relayée par l’appel de la Harvard Library confirme l’acuité de la crise du modèle économique où les BU financent les publications scientifiques. La réplique à long terme est donnée par les mouvements altruistes comme le Libre-Accès ou SPARC mais elle se heurte à des préjugés entretenus par les éditeurs mondiaux et les bénéficiaires académiques du système, souvent à la limite du conflit d’intérêt et de l’intégrité.

Si les architectes savent admirablement traduire l’air du temps, et le désir des puissants, leur scénographie, voire leurs effets spéciaux, ne doivent pas nous abuser. Le palmarès architectural est valorisant et rassurant. Tant de bibliothèques fascinantes qu’il faudrait visiter avant de mourir ! Mais ne soyons pas les dupes de nos magiciens. Le bâtiment représente le territoire de l’élu politique et son contenu, l’accès aux collections documentaires sous tout support, celui du bibliothécaire. Si on fait le bilan, combien de bibliothèques flamboyantes pauvres en collections ? Le temps de la réflexion sur la bibliothèque multi-services est arrivé .

Pour que vivent les principes de la démocratie et de la république, équitables avec leurs élites comme avec le peuple citoyen et sans grade, pour passer du court terme de l’émotion au long terme de la réflexion, la petite musique de la bibliothèque n’est sans doute pas inutile.

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